En France, mourir avant 65 ans n'a pas la même probabilité selon l'endroit où l'on vit, le milieu social dont on est issu ou le sexe auquel on appartient. La mortalité prématurée — terme technique désignant les décès survenant avant 65 ans — est l'un des indicateurs les plus puissants des inégalités territoriales et sociales d'un pays. Et les chiffres français sont sans appel : les disparités entre territoires sont considérables, persistantes, et pour certaines en train de se creuser.
Qu'est-ce que la mortalité prématurée ?
La mortalité prématurée désigne l'ensemble des décès survenus avant l'âge de 65 ans. C'est un indicateur clé utilisé par les épidémiologistes, l'INSEE, Santé publique France et l'Observatoire des Territoires pour mesurer l'état de santé d'une population et l'efficacité des politiques de prévention.
Elle se distingue de la mortalité générale en ce qu'elle exclut les décès liés au vieillissement naturel. Elle révèle ainsi une mort évitable, souvent liée à des facteurs sociaux, comportementaux ou environnementaux : tabagisme, alcool, accidents, maladies cardiovasculaires non traitées, cancers détectés trop tardivement.
En France, la mortalité prématurée représente environ un décès sur cinq, toutes causes confondues.
💡 Source cartographique principale : l'Observatoire des Territoires (ANCT) propose une cartographie interactive du taux de mortalité prématurée, disponible à différentes échelles géographiques (région, département, EPCI) : observatoire-des-territoires.gouv.fr — Taux de mortalité prématurée
La géographie de la mort prématurée : un couloir nord-est bien identifié
La cartographie de la mortalité prématurée en France fait apparaître des contrastes territoriaux frappants et relativement stables dans le temps.
Les grandes lignes de cette géographie sont bien documentées par l'INSEE et Santé publique France :
Un couloir de surmortalité s'étend des Hauts-de-France jusqu'à la frontière luxembourgeoise, en passant par une diagonale vers le nord du Massif central. Le Nord (59) et le Pas-de-Calais (62) figurent systématiquement parmi les départements les plus touchés, avec des taux dépassant 240 décès pour 100 000 habitants de moins de 65 ans. La Normandie, la Bretagne et certains départements ruraux du centre comme la Nièvre (taux supérieur à 210 pour 100 000) s'inscrivent également dans cette zone de vigilance.
À l'inverse, un arc de sous-mortalité s'étend de l'Île-de-France à la façade atlantique (hors pointe bretonne), au sud de la France et jusqu'au Jura. Les régions Île-de-France, Auvergne-Rhône-Alpes et Midi-Pyrénées affichent les taux les plus bas.
💡 Carte complémentaire : l'INSEE propose dans son outil « France, portrait social » une carte des disparités territoriales de mortalité à l'échelle des EPCI : insee.fr — Disparités territoriales de mortalité
La mortalité évitable : quand le territoire amplifie les comportements à risque
Parmi les décès prématurés, une part importante est qualifiée d'évitable par la prévention primaire : il s'agit des décès qui auraient pu être évités grâce à des actions de santé publique comme la lutte contre le tabagisme, l'alcoolisme, ou la promotion de la vaccination.
Les inégalités territoriales y sont encore plus marquées que pour la mortalité générale. La mortalité évitable est plus élevée dans les Hauts-de-France, la Bretagne, la Normandie, à La Réunion et en Guyane. Elle est au contraire plus faible en Île-de-France et en Auvergne-Rhône-Alpes.
Un chiffre résume à lui seul l'ampleur du phénomène : 48 % des décès survenus avant 75 ans chez les hommes sont évitables par des actions de prévention primaire. Chez les femmes, ce chiffre s'établit à 32 %. La surmortalité masculine sur ce registre est directement liée à une plus grande exposition aux comportements à risque : alcool, tabac, conduites dangereuses.
L'inégalité sociale : 13 ans d'écart entre riches et pauvres
Derrière la géographie se cache une réalité encore plus brutale : l'inégalité sociale face à la mort. La dernière étude de l'INSEE sur l'espérance de vie par niveau de vie, publiée en décembre 2025 et portant sur la période 2020-2024, livre des chiffres saisissants.
Parmi les 5 % d'hommes les plus aisés, l'espérance de vie à la naissance atteint 85 ans. Parmi les 5 % les plus modestes, elle n'est que de 72 ans — soit 13 ans d'écart. Chez les femmes, l'écart est de 9 ans.
Plus frappant encore : à 50 ans, le risque de décès dans l'année est 7 fois plus grand chez les hommes les plus modestes que chez les plus aisés. Et cet écart entre riches et pauvres s'est accru entre la période 2012-2016 et la période 2020-2024.
La corrélation avec les revenus est quasi mécanique : aux alentours de 1 200 euros par mois, chaque tranche de 100 euros supplémentaires de niveau de vie est associée à presque un an de vie en plus chez les hommes.
Comment lire et explorer les cartes de mortalité prématurée ?
Plusieurs outils publics permettent d'explorer ces données territoire par territoire, sans nécessiter de compétences techniques particulières :
L'Observatoire des Territoires (ANCT) — l'outil le plus complet pour comparer les taux à différentes échelles (région, département, EPCI), avec des données téléchargeables en open data : observatoire-des-territoires.gouv.fr/taux-de-mortalite-prematuree
L'outil interactif INSEE « Territoires » — permet de croiser mortalité, espérance de vie et données démographiques pour chaque territoire : insee.fr — Décès, mortalité, espérance de vie par territoire
Santé publique France — Bilan régional — bilans annuels régionaux détaillant les causes de mortalité prématurée, région par région : santepubliquefrance.fr
Le CépiDc (INSERM) — la base de référence nationale sur les causes médicales de décès, avec des données requêtables par département, tranche d'âge et cause : cepidc.inserm.fr
Ce que la carte ne dit pas : la mortalité évitable reste une question politique
La persistance de ces inégalités territoriales n'est pas une fatalité. Les experts de santé publique s'accordent sur un point : deux décès prématurés sur trois pourraient être évités ou repoussés, notamment par la lutte contre le tabac, la prévention cardiovasculaire et de meilleures politiques de dépistage.
Ce que la carte révèle en filigrane, c'est l'empreinte des politiques publiques — ou de leur absence — sur les territoires. Les régions où la mortalité prématurée est la plus élevée sont souvent aussi celles où l'offre de soins est la plus déficiente, où les taux de pauvreté sont les plus importants, et où les comportements à risque sont les plus répandus.
La géographie de la mort prématurée est, en ce sens, la carte la plus crue des inégalités françaises.
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